Aux origines des contrats brasseurs dans le Nord de la France…

Les contrats brasseurs – « l’obligation de bière » comme on l’appelait autrefois – constituent un pan méconnu, mais essentiel, du paysage brassicole et du système de distribution de bière. Pourquoi ? Car ils lient intimement – pour le meilleur et pour le pire – brasseurs et débitants. Tentative d’explication et de clarification historique, après avoir suivi, le 22 octobre dernier à l’Université d’Artois, la conférence « Transformations économiques et technologiques dans le Nord de la France, de 1880 à 1930 », par Jean-Francois Grevet, maître de conférence en histoire contemporaine.

3000 : C’est le nombre de brasseries dans le Nord en 1880. Un chiffre qui positionne la région comme le leader national en la matière. A cette époque, les brasseries du Nord produisent encore essentiellement de la bière de fermentation haute. Mais une révolution silencieuse approche : la fermentation basse, venue d’Allemagne et de République tchèque. Un nouveau process de fabrication qui va bouleverser le paysage brassicole national, voire international.

Principal intérêt de la fermentation basse ? Une meilleure conservation de la bière dans le temps. Allié au développement du chemin de fer, du froid industriel et des découvertes de Pasteur sur les levures, cet « avantage concurrentiel » va s’avérer fondamental pour « ringardiser » les traditionnelles bières de fermentation haute, à l’espérance de vie beaucoup plus courte. Les brasseurs du Nord s’organisent alors pour défendre leurs intérêts. La bière en bouteille n’existant pas encore, ils doivent vendre leur production rapidement : environ 10 jours après la mise en tonneau de bois.

Eh bien…s’il faut trouver des débouchés rapides, les brasseurs vont se les créer eux-mêmes ! Ainsi, les brasseurs se mettent à acheter des points de vente : les débits de boissons. Premier avantage : ces lieux ont la particularité de posséder de grandes caves, où le brasseur peut stocker la bière au frais. Et surtout : les brasseurs vont louer leurs cafés à des débitants, pour un loyer modéré, en échange de quoi le cafetier s’engage à ne vendre que la bière de la brasserie ; Les brasseurs du Nord viennent d’inventer le contrat-brasseur ! S’ouvrent alors des décennies de rapports de force entre brasseurs et débitants, toujours vifs en 2019.

Vers les brasseries industrielles…

C’est de cette fin de XIXe siècle que les brasseurs du Nord hériteront du surnom de « barons de la rondelle » (la rondelle évoquant les foudres de bois de 50L qui contenaient la bière), tant leur relation avec les cafetiers – surnommés de leur côté « serfs de comptoir » – rappellera le lien féodal entre seigneurs et vassaux au Moyen-âge.

D’autant qu’à la fin de la première guerre mondiale, un mouvement de lutte contre l’alcoolisme fait interdire toute nouvelle ouverture de débits de boisson. Les brasseurs installés se retrouvent donc en position de force, dans une situation de quasi monopole. De plus, le phylloxera (maladie de la vigne) touche l’Europe depuis la fin du XIXème siècle, ce qui entraîne une augmentation de la consommation de bière dans les années 1920. Enfin, avec la généralisation de la fermentation basse et la commercialisation de la bière bouteille, les brasseurs basculent définitivement dans l’ère industrielle.

Ceux-ci vont par ailleurs s’organiser en syndicat et trouvent en la personne de Georges Vandame (brasserie Corman-Vandame, située à Lille), président du syndicat des brasseur de Lille et député du Nord de 1906 à 1924, un parfait représentant pour porter leurs intérêts au plus haut niveau.

La suite sera moins rose pour les brasseurs : les deux guerres mondiales vont voir la destruction ou le pillage de nombreuses brasseries. Résultat, des fermetures en grand nombre, ou des fusions pour les plus clairvoyantes. En 1939, on compte ainsi 900 brasseries dans le Nord.

Ces survivantes, devenues puissantes, créent alors des marques qui résonnent aux oreilles du consommateur (Motte-cordonnier, Masse-Meurisse, Pelican, Coq Hardi…). Dans les débits de boisson, c’est l’enseigne de la marque de la brasserie qui attire le client, et non le cafetier ! Les brasseries développent également un marketing vantant les mérites de leurs produits – affiches, verres, sous-bocks… C’est le début des grandes brasseries industrielles !

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