Consigne dans la bière : ça bouge dans les Hauts-de-France !

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En France, la consigne était la norme jusqu’à la fin des années 80. Après avoir pratiquement disparu, on la voit renaître avec l’essor de l’économie circulaire depuis quelques années, à l’échelle locale. Notamment dans les Hauts-de-France. Nous avons creusé la question en compagnie de Maxime Costilhes, délégué général du syndicat Brasseurs de France.

Consigne vs recyclage

 

La consigne, un sujet vieux … de 80 ans!

Léger rappel historique, d’abord. Après des années d’hégémonie – voire de culture – de la consigne, c’est à partir des années 60 que l’industrie agro-alimentaire commence à privilégier les contenants jetables, qu’ils soient en verre ou en plastique, à la bouteille consignée. Ces nouveaux emballages sont présentés par les groupes industriels comme beaucoup plus modernes : plus pratiques, plus légers (bouteilles moins épaisses) et plus sains car à usage unique. Ils leurs permettent surtout d’éloigner les lieux de productions des lieux de ventes et d’augmenter leurs profits. De plus, ces grands groupes se déchargent du coût de traitement des consignes en déléguant aux collectivités le traitement et le recyclage de ces nouveaux déchets : un coup de maître ! Un long processus qui aboutira à la situation actuelle, à savoir une disparition généralisée de l’usage de la consigne.

En 2017, selon une étude de l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Energie) le taux de recyclage des contenants en verre en France est élevé : 80%. Mais il est de seulement 55% pour les emballages plastique ! 

Plus de 2 millions de tonnes de verres sont ainsi recyclées par an en France (50% de nos déchets ménagers recyclables), nécessitant beaucoup d’énergie : après avoir était collecté, le verre doit être trié des autres débris (capsules, bouchons plastique, étiquettes papier, ect…). Il est alors fondu dans un four à 1500°C puis cette pâte en fusion doit être refroidie puis soufflée pour former de nouveaux contenants. Bref, le recyclage se révèle très énergivore !

Une bouteille en verre peut être réutilisée… jusqu’à 50 fois !

Pour autant, une bouteille en verre peut être réutilisée jusqu’à 50 fois ! Toujours selon l’ADEME, la consigne permettrait d’économiser jusqu’à 80 % d’énergie et 33 % d’eau par rapport au recyclage. De plus, le principe de la consigne est simple et économique : vous rapportez vous-même votre bouteille vide contre une petite somme d’argent.

Ceci étant, il ne faut pas opposer ré-emploi et recyclage, comme nous le rappelle Maxime Costilhes, délégué général de Brasseurs de France : « Dans tout système, le recyclage est indispensable puisque même un contenant consigné doit être recyclable et recyclé à la fin ; sinon ça ne sert à rien ! Prenez l’exemple de l’emballage en bois qui nous semble sain et écologique : il n’est évidemment pas réutilisable à l’infini. Et en bout de chaine il n’est pas recyclable. C’est un déchet qu’il faudra brûler. La loi anti-gaspillage de décembre 2019 stipule donc que tout emballage ré-employable doit être recyclable. »

En ce qui concerne la filière brassicole, le ré-emploi est déjà très présent avec le fût inox. Le volume de bière en fût inox est important : il représente la majeure partie des ventes en Café-Hôtellerie-Restauration ainsi que sur les grand évènements culturels (Salles de spectacles, festivals, fêtes régionales…). Tous ces acteurs représentent 35% des ventes du secteur brassicole en France ! « Le fût inox est un système de ré-emploi très efficace, qui fonctionne très bien. La durée d’un fût en inox est d’environ 15 ans ! » nous précise également Maxime Costilhes.

Mais alors pourquoi si peu de bouteilles ré-employables en France ?

Moulins d’Ascq fait partie des acteurs pionniers sur le territoire

L’exemple de la Belgique et de l’Alsace.

En Belgique la pratique de la consigne est toujours restée en vigueur, notamment dans le secteur de la bière. A chaque Belge la même pratique : on achète sa caisse de 24 bières et une fois vides, on les ramène au détaillant avec comme récompense la valeur du contenant (entre 10 et 40 centimes d’euro).

Et ensuite ? La bouteille est lavée à haute pression et remplie à nouveau : « En théorie, une bouteille peut être réutilisée cinquante fois, mais dans la pratique, il y a un peu de perte ou de casse. On tourne plus autour de trente fois », précisait en novembre 2019, dans Liberation, Guy Dewulf de la Fédération belge des distributeurs en boissons.

Cette bonne habitude permet à la Belgique d’atteindre un taux de recyclage de plus de 95% (consigne et refonte confondues).

L’Alsace et Métor en pionnier

Exception sur le territoire français, la brasserie Météor à Strasbourg n’a jamais abandonné cette pratique : chaque année, elle produit en moyenne entre 6 et 7 millions de bouteilles consignées. Mais c’est toute la région Alsace qui fait office de bon élève en France. On compte 25 millions de bouteilles consignées de bière, d’eau ou de jus de fruits qui circulent chaque année dans la région, selon le réseau « Alsace Consigne ».

Maxime Costilhes connait bien ces deux exemples : « Pour que le ré-emploi des bouteilles ait un intérêt écologique, il faut que plusieurs conditions soient remplies : tout d’abord il faut que les bouteilles soient vendues dans un périmètre de 250km maximum autour de la brasserie. La Belgique, de par la configuration de son territoire, peut donc mettre en place un système de consigne à l’échelle national efficace. Ensuite il faut que le taux de retour des bouteilles soit élevé : c’est le cas chez Météor avec environ 85% de retour. Il faut aussi que les bouteilles soient plus épaisses pour supporter les nombreux voyages et nettoyages que nécessite le ré-emploi : la bouteille Météor est 3 fois plus épaisse qu’une bouteille recyclable standard. Il est donc très important que le consommateur soit acteur de l’achat jusqu’au retour de la bouteille : une bouteille ré-employable jetée à la poubelle, même recyclable, c’est 3 bouteilles jetées en une. La tendance, aujourd’hui, est à l’expérimentation de la consigne dans beaucoup de régions. Et mis à part en Alsace où le consommateur est habitué à la consigne, les taux de retour sont assez catastrophiques. Selon l’Ademe, même auprès d’un public ultra sensibilisé, dans des commerces bio par exemple, le taux de retour dépasse difficilement 50%… » Encore trop tôt, donc ?…

 

Et dans les Hauts-de-France ?

Dans les Hauts-de-France, l’idée fait son chemin avec encore une fois la bière en première ligne !

A Villeneuve d’Ascq, par exemple, la brasserie artisanale Moulins d’Ascq a décidé de promouvoir le projet « consigne Hauts-de-France ». Dans son sillage, deux brasseries Dunkerquoises (Les enfants de Jean Bart et la brasserie Cappelaere) ont rejoint l’opération « ramène ta bouteille » : ce projet lancé en juillet 2019 a pour but de valider la faisabilité de la collecte des bouteilles en magasin et de vérifier l’adhésion des consommateurs. Pas d’échange monétaire ici, mais une récolte basée sur le volontariat. Une manière de conscientiser ses clients à l’enjeu écologique et de les habituer à un passage au 100% consigne ?

Pour atteindre cet objectif, plusieurs problèmes se posent pour la filière brassicole : « Les brasseurs font d’abord face à un problème de temporalité « , nous explique Maxime Costilhes. La bière est consommée très largement l’été : 2/3 des volumes sont vendus entre juin et septembre. C’est à cette époque que les brasseries auront besoin de faire tourner leurs laveuses. Or, c’est à cette époque qu’entre en jeu un autre gros consommateur d’eau : l’agriculture. Avec pour conséquence, certains étés, une restriction de consommation d’eau. » 

Second problème, les investissements nécessaires aux traitements des eaux usées : « Beaucoup de nos brasseries se trouvent en zones rurales dans des communes qui n’ont pas les moyens de traiter un volume très élevé d’eau usées. Les brasseries seront donc dans l’obligation d’effectuer des investissements non négligeables pour traiter les eaux nécessaires au nettoyage. »

Des initiatives nombreuses

Autre initiative régionale : la « Consignerie » qui a tout récemment vue le jour dans la métropole Lilloise. Le principe ? Proposer de la bière locale en vrac. Comment ? Après s’être fournie auprès de brasseurs locaux, la Consignerie embouteille la bière dans des bouteilles réutilisables à bouchon mécanique en gardant la qualité pression grâce à un système révolutionnaire. Il livre ensuite chez le consommateur ou en point relais. Le client ne paie évidemment qu’une seule fois le contenu. Et ses partenaires sont des figures du paysage brassicole local : La brasserie Thiriez à Esquelbecq, la brasserie Cambier à Croix ou encore la jeune brasserie Tandem à Wambrechies. D’ailleurs, en moins d’un an, d’autres acteurs économiques ont rejoint l’aventure proposant d’autres produits :

La bière en vrac, la bière de demain?

limonade, jus ou soupe !

Car la consigne ne concerne pas que l’univers de la bière.

La société Jean Bouteille, créée à Lille, propose depuis 2014 l’utilisation de bouteilles consignées via la vente en vrac. Cette entreprise propose à ses magasins partenaires des bouteilles réutilisables et des fontaines permettant le remplissage de celles-ci. En plus de proposer les contenants, elle vend également les contenus, issus de l’agriculture bio (huile, vin, vinaigre, etc.). Enfin, elle récupère les bouteilles usagées et les nettoie.

 

La vente de bière en vrac, une bonne idée pour le délégué général de Brasseur de France ? 

« Pourquoi pas ! Cela peut être très intéressant s’il n’y a pas de détérioration du produit ! Mais attention à l’étiquetage : avec Brasseurs de France nous nous battons pour une meilleure identification des brasseries et de leur région. La valorisation de la filière brassicole est passée par de la différenciation et par la revendication locale. Je ne voudrais pas que demain la vente en vrac consiste à vendre n’importe quelle bière dans n’importe quelle bouteille ! » 

Des conditions remplies par la « Consignerie » avec un étiquetage bien pensé, mettant en avant le produit, les brasseries et leurs localisations.

Avec toutes ces récentes initiatives, les Nordistes montrent leur volonté de changer leurs habitudes. Et pour faire de la région un exemple en matière d’impacts environnementaux, le retour de la consigne serait un signe fort :  mise en avant des circuits courts, réduction des déchets et économie d’énergie.

 

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